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Le témoignage de Joseph Daul

Vous avez été nombreux à nous le demander, le voici le témoignage de Joseph Daul à l’occasion du deuxième dimanche de Carême  à la chapelle de l’hôpital de Hautepierre.

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Deuxième dimanche du Carême 2014 : Témoignage de Joseph DAUL, député européen

« Chers fidèles de cette messe à Hautepierre, chers amis,
Durant le Carême, l’Eglise nous invite à un triple mouvement spirituel.
D’une part, nous sommes appelés à nous tourner vers nous-mêmes, pour rentrer en nous et faire le point sur notre vie. D’où cet appel à la sobriété qui doit nous permettre de discerner l’essentiel par rapport au superflu.
Dans un deuxième mouvement, nous sommes appelés à nous élever, à gravir la montagne à la suite du Christ et à nous laisser envoûter dans la lumière et recevoir la révélation de la transfiguration : « Celui-ci est mon fils bien aimé qui a toute ma faveur, écoutez-le ».


Dans un troisième temps, nous sommes envoyés, comme les apôtres en descendant du Mont Tabor, vers les hommes, vers le monde qui nous entoure, car le message divin est fait pour être proclamé et devenir concret par nos actes.
Le Père Denis m’a invité à conduire aujourd’hui notre réflexion à partir de mon expérience de vie qui me fait passer tour à tour par les trois états que j’ai décrits plus haut.
Je ne suis pas prédicateur et commenter la parole de Dieu n’est pas ma formation. En revanche, je peux dire que je suis un chrétien engagé et que toute ma vie j’ai essayé de concilier les actes avec mes convictions, avec les valeurs qui m’ont été transmises par mes parents et mes éducateurs.

Aujourd’hui je suis devant vous en tant que député européen, fonction que j’assumerai jusqu’à ma retraite, le 1er juillet prochain. Après une vie d’engagement professionnel et syndical en tant qu’agriculteur, j’ai accepté, il y a quinze ans, de franchir un pas de plus en m’engageant en politique.

J’ai choisi de le faire au niveau européen parce que je suis convaincu que c’est le niveau adéquat pour tenter de résoudre un grand nombre de problèmes qui ne peuvent plus être résolus à l’échelon national. Dès la fin de la deuxième guerre mondiale, les pères fondateurs de l’Europe, notamment Robert Schuman et Konrad Adenauer, avaient compris deux choses:
-premièrement, si on veut éviter la guerre entre les Européens, il faut apprendre à se connaître mutuellement, à travailler ensemble et à partager ce qui fait notre richesse, c’est-à-dire, notre savoir-faire industriel, nos connaissances scientifiques et un certain nombre de nos moyens financiers; -deuxièmement, pour exister économiquement et politiquement face à des grandes puissances comme les Etats-Unis, l’Union soviétique d’alors, aujourd’hui la Russie, l’Inde, la Chine ou le Brésil, il faut que les pays européens soient unis et solidaires.

La première chose que m’a apprise la vie politique au niveau européen a été le respect et la considération de tous les pays et de leurs citoyens, qu’ils soient grands ou petits, riches ou pauvres. Le Parlement européen est de ce point de vue une école de modestie car tous les députés sont égaux et ont les mêmes droits ; qu’ils aient été dans leur pays, président ou premier-ministre, ou simple élu, tout le monde a droit aux mêmes égards et est soumis aux mêmes règles.

J’ai aussi appris à respecter la démocratie. Pendant cinq ans, j’ai présidé la commission de l’agriculture et j’étais bien entendu très attentif à la défense des intérêts de l’agriculture et du milieu rural, notamment français. Nous n’avons pas gagné tous les votes, loin s’en faut, mais après le débat, qui peut être parfois difficile et houleux, quand on passe au vote on doit respecter la règle de la majorité.

Cela vaut, que ça plaise ou non, pour les problèmes sectoriels aussi bien que pour les relations entre membres originaires de différents pays au sein du même groupe, ou entre Etats, au sein de l’Union européenne. On ne saurait être démocrate qu’en étant dans le camp de la majorité et refuser la règle dans le cas inverse !

Depuis sept ans et demi, je préside le Groupe du PPE au Parlement européen, c’est-à-dire le groupe des députés démocrates-chrétiens et de centre droit favorables à l’Europe. Avec 274 membres, c’est le groupe le plus important au Parlement européen. Vous pouvez vous imaginer qu’il n’est pas facile de faire la synthèse entre ces députés provenant de 27 Etats membres et de surcroît parlant 23 langues !

Je conduis les travaux de ce groupe avec le souci de rendre service et de résoudre les conflits. Il faut une grande capacité d’écoute, une bonne connaissance des réalités nationales de chacun des pays. Je suis particulièrement attentif à la liberté de parole, mais je ne tolère jamais le manque de respect entre membres et, lorsque le débat est terminé, c’est la règle de la majorité qui s’impose. C’est la position majoritaire que je vais défendre auprès des autres groupes politiques et devant la presse.
Depuis octobre 2013, je préside aussi la fédération des partis PPE et à ce titre je suis amené, quasiment tous les mois, à réunir, non seulement les chefs de parti, mais aussi les chefs d’Etat et Premiers-Ministres qui appartiennent au PPE, surtout à la veille des sommets de chefs d’Etat et de gouvernement.

J’ai, dans le cadre de mes responsabilités, la préoccupation de rappeler toujours qu’il faut aborder les grands problèmes de notre société, tels que le développement économique et social, le chômage, les mutations industrielles et leur cortège de fermetures d’entreprises, l’évolution du monde rural, la protection de l’environnement, etc, avec la préoccupation de servir l’homme d’abord et non le système. Je rappelle alors nos valeurs humanistes comme la solidarité, la proximité et l’entraide, mais aussi le sens des responsabilités et l’économie des moyens et des ressources. C’est un message difficile à exprimer parce qu’il est pour certains difficile à entendre. Il est vrai que nous apprécions la solidarité, … surtout quand elle est exercée par d’autres. Nous sommes pourtant tous concernés et je dirais même plus, nous sommes même très concrètement intéressés. On se plaint en effet facilement de l’immigration, mais comment l’éviter si on laisse dans la misère, des gens, sur notre continent, en Bulgarie, en Roumanie, maintenant en Grèce et ailleurs, dans les Balkans.

J’ai vu dans ces pays des enfants abandonnés, malnutris et ne fréquentant pas l’école, parce que les parents sont partis en France ou en Allemagne où ils mendient pour chercher de quoi survivre. On ne peut pas, on ne doit pas rester insensible à ces situations humainement intolérables et politiquement explosives. Il est de notre devoir d’exercer la solidarité européenne pour aider ces pays à s’en sortir pour que leurs populations trouvent du travail sur place et puissent vivre décemment. Il ne suffit pas de lancer des slogans contre l’immigration ou renvoyer les gens à leur propre destin, comme s’il était naturel pour certains d’être pauvres et que les pauvres restent chez eux. Peut-on honnêtement prétendre que les pauvres sont responsables de la pauvreté ? Ce serait aussi inadmissible que d’affirmer que les malades sont responsables de la maladie ! Méfions nous de tous ceux qui ont des solutions simplistes et qui veulent donner des leçons à coup de slogans.

Pour ma part, j’ai appris la modestie, car, face à bon nombre de situations, je me pose plus de questions que je n’ai de réponses à proposer. Ce que je crois, en revanche, c’est que la première manifestation de la solidarité, c’est d’user de nos moyens et de notre environnement de façon responsable.

Il est irresponsable de vivre sans penser aux générations futures car nous risquons alors de les précipiter dans le besoin, où elles pourraient à leur tour devenir dépendantes de la solidarité ! C’est pourtant ce que nous faisons en accumulant la dette publique, en d’autres termes, en vivant au-dessus de nos moyens. C’est ce que nous faisons, en gaspillant les ressources naturelles et en polluant la planète. Toutes ces questions constituent mes préoccupations journalières et je m’efforce, en concertation avec d’autres responsables politiques, d’y apporter des solutions. Rien n’est simple et donner à croire, par exemple, que sortir de l’Euro et dévaluer nous épargnerait tout effort, est tout simplement une tromperie.
Le défi majeur, chers amis, reste cependant celui de la paix. Là non plus, nous ne pouvons pas nous contenter de vivre en paix chez nous, en Europe, depuis bientôt 70 ans. Rendons grâce pour cela, car c’est essentiel. Rendons grâce aussi pour le liberté de la parole, la liberté de nous associer, de pratiquer une religion, ou de ne pas en pratiquer, la liberté d’aller et venir ou de cultiver une identité culturelle. Regardez au tour de vous, il y a beaucoup de pays où ces libertés fondamentales ne sont pas tolérées et même sont réprimées. Et les peuples qui cherchent à les conquérir très fréquemment sont précipités dans la guerre.

Le monde est dangereux à cause des appétits de pouvoir et de puissance. Malheureusement, l’Union européenne, qui essaye de développer une politique étrangère commune, est encore faible sur le plan militaire. Entendons-nous bien, je ne prêche pas un discours belliqueux, mais il faut être réaliste et savoir qu’à côté des bonnes paroles, il faut aussi les moyens de se faire respecter. C’est une question de crédibilité. L’Europe, en revanche, intervient sur le plan de l’aide humanitaire. Elle est le premier donateur pour l’aide au développement, allant à l’encontre de ceux qui préconisent le repli sur soi derrière des frontières prétendument sûres Ces frontières n’existent tout simplement pas, à moins de construire partout des murs et de tirer sur ceux qui essayent de les franchir. A la suite de la visite du Roi de Jordanie au parlement, à Strasbourg, je suis allé sur place, en Jordanie, parce que le Roi avait voulu que je vienne constater la situation des camps de réfugiés irakiens dans son pays. Il a besoin de l’aide internationale et notamment de l’aide européenne, pour assurer à ces réfugiés le minimum vital, faute de quoi, il sera obligé d’ouvrir les frontières pour les laisser partir. Croyez-moi, quand un peuple est affamé, aucune frontière ne résiste.

Je vais arrêter là mon témoignage. Vous voyez que je ne suis pas resté sur le Mont Tabor comme voulaient le faire les apôtres qui voulaient y dresser des tentes. Non tous les jours il faut accepter d’être confronté aux réalités de cette terre d’en bas. Mais je vous invite à ne pas baisser les bras. Tous les week-ends, j’ai la joie de rentrer chez moi, ici, en Alsace et de m’y ressourcer en famille et au milieu des amis. Ça fait du bien ! Vous me voyez aussi ici, de temps en temps, car pour moi, ce moment de recueillement et de prière est important. Et, pourquoi ne pas le dire, même s’il est absent aujourd’hui, je dois beaucoup à Denis Ledogar, avec qui j’ai de fréquents moments de d’échanges et qui m’apporte son éclairage face aux problèmes que je rencontre, problèmes de société, problèmes d’éthique, problèmes sociaux. Nous partageons alors notre foi et notre espérance.

Avec lui, avec le prêtre qui célèbre aujourd’hui, nous tous ici présents, malades et bien portants, nous partageons tous les dimanches ce moment de lumière privilégié, celui des apôtres face à la transfiguration du Christ, avant de repartir pour assumer nos tâches quotidiennes avec courage et détermination. »

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